La prophétie des marchés

L’analyse des marchés financiers a ceci de fascinant qu’elle mêle mathématiques, statistiques… et une bonne dose de croyances collectives. L’analyse graphique - ou chartiste - en est probablement la meilleure illustration.

Prenons les retracements de Fibonacci, tirés de la suite du même nom, construite à partir du nombre d’or. Après une hausse, les analystes surveillent certains niveaux de correction : 23,6%, 38,2%, 50% ou encore 61,8%.

Pourquoi une action ou un indice devrait-il rebondir précisément là ? D’un point de vue économique, aucune raison. Les bénéfices d’une entreprise ne changent pas parce que son cours vient de retracer 38,2% de sa précédente hausse.

Et pourtant… cela fonctionne parfois étonnamment bien.

L’explication tient peut-être moins aux mathématiques qu’à une forme de prophétie autoréalisatrice. Si suffisamment d’investisseurs considèrent qu’un niveau constitue un support, ils y placent leurs ordres d’achat. Le support, initialement théorique, finit alors par devenir bien réel.

Or cette mécanique a pris une autre dimension avec l’automatisation des marchés. Sur les actions américaines, on estime aujourd’hui que jusqu’à 70 % des volumes sont traités par des systèmes algorithmiques ; sur certains marchés de futures très liquides, l’automatisation peut dépasser 90 %.

L’homme a donc progressivement confié ses règles aux machines : supports, résistances, tendances, volatilité, volumes, momentum… Des milliards d’informations sont analysées en quelques fractions de seconde et peuvent déclencher autant de décisions automatiques.

L’intelligence artificielle ajoute désormais une étape supplémentaire. La machine n’a même plus nécessairement besoin qu’on lui dise quelles règles suivre : elle peut rechercher elle-même les comportements qui se répètent et apprendre à les exploiter.

Dès lors, peu importe finalement que Fibonacci ait « raison ». Si suffisamment d’acteurs réagissent au même niveau, les algorithmes détectent cette réaction, l’amplifient éventuellement… et contribuent à valider la théorie qui l’avait provoquée.

L’analyse graphique n’est donc peut-être pas véritablement une science des prix. Elle serait plutôt une science imparfaite du comportement de ceux qui font les prix. Et le plus amusant est qu’au XXIᵉ siècle, une intelligence artificielle peut parfaitement redécouvrir Fibonacci… sans même savoir qui était Fibonacci.


Lire les commentaires (0)

Articles similaires


Soyez le premier à réagir

Ne sera pas publié

Envoyé !